PANAMÁ


PANAMÁ
PANAMÁ

Trait d’union entre l’Amérique centrale et l’Amérique méridionale, l’isthme de Panamá affecte la forme d’un S couché, situé approximativement sur le 8e degré de latitude nord et le 80e degré de longitude ouest.

La république du Panamá, qui en occupe la partie la plus étroite sur une superficie de 75 517 kilomètres carrés, avait en 1992 une population de 2 514 600 habitants.

Contrairement à ce que l’on pense ordinairement, un particularisme panaméen existait bien avant la création du canal. Il n’en est pas moins vrai que c’est cette création qui allait donner son indépendance à l’isthme mais, en même temps, elle devait hypothéquer lourdement celle-ci; en effet, après l’échec de la tentative française, l’entreprise passait aux mains du gouvernement des États-Unis; si elle apportait à la jeune république une certaine prospérité, la formidable puissance du Nord allait heurter un sentiment national de plus en plus exacerbé. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’opposition a pris un caractère souvent violent, tandis que se pose le problème de l’adaptation de la voie interocéanique, devenue insuffisante par suite de la croissance du trafic mondial.

1. Conditions physiques et humaines

Située entre le Costa Rica à l’ouest et la Colombie à l’est, la république du Panamá s’étend sur 725 kilomètres de long; elle ne dépasse pas 190 kilomètres (péninsule d’Azuero) dans sa plus grande largeur et se réduit à 50 kilomètres entre le golfe de San Blas et l’estuaire du río Chepo.

Le relief est caractérisé par sa jeunesse. La cordillère centrale (ou de Tabasara) à l’ouest et celle de San Blas à l’est forment l’épine dorsale de l’isthme; elles sont séparées, au centre, par une dépression où se loge la Zone du canal. Ces montagnes sont formées de sédiments plissés et de massifs volcaniques (volcan Chiriquí, 3 478 m, point culminant); elles sont bordées par des plaines littorales d’origine sédimentaire, étroites sur la côte caraïbe, plus larges sur celle du Pacifique.

Le climat est de type tropical humide. La température moyenne oscille entre 26 et 28 0C. Les précipitations sont très abondantes: la côte caraïbe reçoit, selon les endroits, de 3 000 à 4 000 millimètres par an; celle du Pacifique, autour de 2 000 par an. De janvier à mai, les pluies se font plus rares: c’est la saison sèche, ou été. Ce climat a été longtemps extrêmement insalubre; la fièvre jaune et la malaria sévissaient à l’état endémique; les progrès de l’hygiène publique ont refoulé ces maladies dans les zones marécageuses et les forêts.

Si l’on rappelle que la population panaméenne était de 336 000 habitants en 1911 (premier recensement officiel) et qu’elle avait plus que quadruplé en 1970, on mesure la rapidité de la croissance; l’immigration ne jouant pratiquement aucun rôle, cet essor est dû à un taux de natalité élevé (25,5 p. 1 000 en 1991), tandis que celui de mortalité ne cessait de décroître (5,2 p. 1 000). C’est donc une population jeune: les moins de quinze ans représentent 34,8 p. 100 du total en 1990. Lieu de rencontre de toutes les races, Panamá a fondu celles-ci dans un ensemble original. Des Indiens autochtones, il ne subsiste qu’une soixantaine de milliers dans les forêts du Darién, les montagnes de Chiriquí et la réserve de l’archipel San Blas. Le gros de la population est formé de métis d’Espagnols et d’Indiens. Les Noirs antillais, amenés pour la construction du canal, résident surtout dans les villes de Colón et de Panamá. Le trafic intense de la Zone du canal, enfin, a attiré des colonies de commerçants chinois et hindous. Cette population est massée dans la partie centrale du pays, où se trouvent les villes de Panamá (413 500 hab. en 1990) et de Colón (54 600 hab.).

2. Les vicissitudes d’une position interocéanique

Une province sécessionniste de Colombie (1821-1861)

Le 28 novembre 1821, l’ensemble des provinces de Panamá (l’ancienne gobernación de Tierra firme ou Castilla de oro ), qui comptait alors quelque 80 000 habitants, se déclarait «libre et indépendant du gouvernement espagnol» et, volontairement, se rattachait à l’«État républicain de Colombie». Parler de sentiment national à cette occasion serait sans doute hâtif, mais il est certain que la singulière position de l’isthme, relais du commerce entre l’Espagne et l’Amérique du Sud, l’«orgie mercantile» des grandes foires de Portobelo, les éléments cosmopolites qu’elles attiraient avaient suscité une mentalité particulière. Toute cette activité avait considérablement décru depuis qu’à la suite de l’état d’insécurité provoqué par la piraterie les galions empruntaient la route du cap Horn; mais les difficultés de l’Espagne, au début du XIXe siècle, et l’affluence des navires anglais venaient justement de rendre vie au commerce interocéanique. Or les autorités espagnoles restaurées, revenues au rigoureux monopole antérieur, prétendaient s’opposer à cette renaissance. La réaction libre-échangiste allait jouer un rôle déterminant dans cette prise de conscience de la spécificité panaméenne. Bolívar, qui réunit à Panamá le premier Congrès panaméricain (1826), ne prophétisait-il pas que l’isthme serait un jour l’«emporium de l’univers» et le siège de la «capitale de la Terre»?

Cette préoccupation mercantile allait d’ailleurs rester présente dans les doléances formulées par l’oligarchie commerçante panaméenne, tout au long du XIXe siècle, contre la Colombie. On reprochait à Bogotá, la lointaine capitale, de négliger les intérêts de l’isthme. À vrai dire, seule la géographie politique coloniale avait créé des liens que la nature démentait; entre Panamá et la Colombie, l’impénétrable forêt vierge et le relief abrupt du Darién formaient un obstacle demeuré jusqu’à nos jours infranchissable, et les relations ne pouvaient s’effectuer que par mer. En outre, les guerres civiles qui déchiraient continuellement la métropole, leur cortège de désordres et d’incertitudes apparaissaient incompatibles avec la sécurité que réclament les affaires. De là les tentatives répétées de sécession qui jalonnent le siècle: 1830-1831, 1840; en 1861, les révoltés en vinrent même à envisager l’opportunité de transformer Panamá en un protectorat des grandes puissances: États-Unis, France, Grande-Bretagne. En effet, depuis une décennie, des perspectives brillantes étaient apparues; à la suite de la découverte des mines d’or de Californie, en 1848, un flot d’aventuriers se ruaient vers la côte Pacifique des États-Unis; ils accouraient nombreux sur les plages de l’Amérique centrale, là où le passage était le plus facile: isthme mexicain de Tehuantepec, dépression du grand lac de Nicaragua et, naturellement, isthme de Panamá. Même pour les Américains de la côte est, le voyage par mer était préférable à la traversée de leur immense pays: une compagnie formée à New York obtint facilement du gouvernement colombien la concession nécessaire à la construction d’une voie ferrée et commença les travaux dès 1849. Malgré les difficultés inouïes, dues à la nature des sols, au climat éprouvant et aux maladies, la ligne fut achevée et le premier train traversa l’isthme le 27 janvier 1855. Panamá retrouvait ainsi sa vocation de terre de passage. L’affluence des hommes et des marchandises était telle qu’on parla d’une «ère californienne». La négligence ou l’égoïsme du gouvernement de Bogotá, les dérèglements de la politique colombienne devinrent alors insupportables aux Panaméens.

Neutralisation de l’isthme (1850)

Les Panaméens étaient d’autant moins disposés à tolérer la tutelle colombienne que la croissance du commerce international et le développement de la navigation à vapeur rendaient de plus en plus évidente la nécessité de percer l’isthme. En fait, depuis que les conquérants espagnols avaient mesuré l’étroitesse de ce dernier, l’idée n’était pas nouvelle. Innombrables sont les projets formés durant la période coloniale ou la première moitié du XIXe siècle, aussi bien par de véritables savants que par des aventuriers de tout calibre.

Les Américains semblaient particulièrement bien placés, d’autant plus que, depuis qu’ils s’étaient installés sur les rives du Pacifique, il leur devenait indispensable de s’assurer la liberté des routes interocéaniques. C’est ce que voyait parfaitement l’un de leurs plus habiles diplomates, l’envoyé spécial en Amérique centrale George Ephraim Squier. Néanmoins, les États-Unis manifestèrent longtemps de la répugnance à s’engager au-delà du río Grande. En 1846 déjà, le président Polk (1845-1849) avait accueilli sans enthousiasme l’offre du président colombien Tomás Cipriano Mosquera de garantir la souveraineté de la Colombie sur l’isthme et la neutralité de celui-ci, garantie clairement dirigée contre les visées britanniques. Finalement, Polk défendit ce traité (connu sous le nom de traité Bidlack-Mallarino) devant le Sénat, soulignant qu’il s’agissait surtout d’«assurer à toutes les nations, à égalité, le libre passage à travers l’isthme» et que le vœu des États-Unis était d’obtenir une garantie similaire de la part des grandes puissances, notamment de la Grande-Bretagne et de la France.

C’étaient avant tout les ambitions de l’Angleterre qui inquiétaient les pays centre-américains, la Colombie et les États-Unis; Londres disposait en effet de solides atouts dans la région: le territoire de Belize (ou Honduras britannique) et le protectorat sur le prétendu «royaume de Mosquitie», sur la côte atlantique du Nicaragua. Le traité Clayton-Bulwer (1850) parut écarter cette menace, la Grande-Bretagne et les États-Unis s’engageant à respecter l’indépendance de l’Amérique centrale et à ne pas rechercher le contrôle d’une éventuelle voie interocéanique.

Un tel désintéressement ne devait pas durer. À peine réglée la grave crise de la guerre de Sécession, les États-Unis, prenant une conscience aiguë de leur énorme puissance, allaient regarder plus décidément vers le sud; dès la présidence du général Grant (1869-1877), la «théorie du destin manifeste» (manifest destiny ) était exposée sans fard et Grant lui-même déclarait que le canal interocéanique devrait être «un canal américain, construit avec de l’argent américain, sur un sol américain». Et pourtant ce sont les Français qui paraissent devoir mener à bien l’entreprise, réaliser le rêve séculaire des Panaméens.

3. Construction et exploitation du canal

Les sociétés françaises du canal (1875-1903)

En 1875 est fondée à Paris la Société civile du canal interocéanique du Darién, dont l’âme est le lieutenant Louis Napoléon Bonaparte Wyse; celui-ci effectue, en compagnie d’Armand Reclus et de l’ingénieur colombien (panaméen) Pedro J. Sosa, deux expéditions en Amérique centrale et obtient de Bogotá l’autorisation de construire le canal. Mais c’est le congrès de Paris d’août 1879 qui marque vraiment le départ de l’opération. Convoqué par la Société civile et réunissant cent trente-cinq délégués de vingt-trois pays, ce congrès est vite dominé par la puissante personnalité de Ferdinand de Lesseps, auréolé de la gloire que lui vaut la réussite de Suez (1869). Dix-neuf projets sont examinés à la lumière des innombrables rapports antérieurs. Lesseps fait adopter celui qu’a présenté Wyse: le canal sera creusé à travers l’isthme de Panamá, entre la baie de Limón (sur la côte atlantique) et celle de Panamá (sur la côte pacifique); d’une longueur de 75 kilomètres, utilisant les cours du río Chagres (versant atlantique) et du río Grande (versant pacifique), ce sera un canal à niveau et sans tunnel. Et, sous les applaudissements, Lesseps annonce qu’il accepte de diriger l’entreprise.

Tous les témoins s’accordent à reconnaître le charme extraordinaire de cet homme qui, malgré ses soixante-quatorze ans, conserve une vitalité, un optimisme qui balaient tous les obstacles. Son amour du faste fera parfois douter d’une honnêteté pourtant irréprochable. Cela suffira-t-il à compenser son ignorance des problèmes techniques et administratifs? Rares sont ceux qui se posent la question. Après un voyage à Panamá et aux États-Unis, où rien ne l’a rebuté, ni la nature de l’isthme ni les réticences du président Hayes (1877-1881), rencontré à Washington, il organise la propagande et lance le premier emprunt: 300 millions de francs en 600 000 actions de 500 francs (déc. 1880). Le coût des travaux a été évalué à 512 millions de francs (alors que le congrès l’avait estimé à plus d’un milliard). L’emprunt est un triomphe, on ne peut satisfaire tous les demandeurs; ceux-ci sont en majorité de petits épargnants: sur 104 345 porteurs, 80 839 n’ont acquis qu’une à cinq actions. En octobre 1880 est constituée la Compagnie universelle du canal interocéanique (qui a racheté la Société civile) et les travaux commencent en janvier de la même année. Lesseps annonce qu’ils seront terminés en 1888.

On connaît la suite: il s’avère que les difficultés techniques ont été largement sous-estimées; aux rigueurs du climat s’ajoutent les maladies, fièvre jaune et malaria, qu’on ne peut combattre efficacement car on ignore quel en est le vecteur; la moyenne annuelle des décès, entre 1881 et 1888, s’élèvera à 60 p. 1 000; enfin, du point de vue administratif et financier, la gestion de la Compagnie se caractérise par une étonnante insouciance. Travail de Sisyphe, le canal est également un gouffre. Le Bulletin du canal interocéanique , ainsi qu’une presse accusée bientôt d’avoir été achetée, entretient cependant l’optimisme. On lancera sept nouveaux emprunts, mais l’enthousiasme du début ne cesse de décroître, et aucun d’entre eux ne sera couvert. On peut pourtant penser, avec l’historien américain G. Mack, que la cause de l’échec final fut, plus que les maladies, l’incompétence et le gaspillage – passablement exagérés par les ennemis de la Compagnie –, l’obstination de Lesseps à renoncer au canal à niveau. En 1886, un de ses ingénieurs, Philippe Bunau-Varilla, proposa un système d’écluses qui aurait considérablement réduit les frais; mais Lesseps ne céda qu’à la fin de 1887. Il était trop tard: le 14 décembre 1888, le gouvernement français se saisissait de l’affaire et la Compagnie était déclarée en faillite; elle fut dissoute en mai 1889.

Frappé à mort, le héros de Suez sombre dans la sénilité; ainsi du moins restera-t-il en marge de la campagne de calomnies qui va se déchaîner; il s’éteint en décembre 1894. Le scandale a éclaté, en effet, en 1891; les dirigeants de la Compagnie sont traduits devant les tribunaux. S’ils sont finalement absous du chef de fraude, ils sont condamnés, ainsi que plusieurs hommes politiques, pour corruption; on a trouvé des talons de chèques prouvant que certaines personnalités avaient reçu de l’argent pour favoriser l’émission des derniers emprunts. La fureur populaire gronde contre les «chéquards», les «panamistes». L’équité des sentences prêtera d’ailleurs à discussion, et la lumière n’a jamais été faite sur certains aspects de cette affaire.

Afin de poursuivre les travaux, une nouvelle société est constituée: la Compagnie nouvelle du canal de Panamá. Mais la confiance est irréparablement ruinée: en 1898, ayant déjà dépensé la moitié de son capital, la Compagnie nouvelle offre au président McKinley de céder au gouvernement américain la propriété du canal et tous les droits y afférents. L’heure des États-Unis est venue.

Mainmise des États-Unis (1901-1903)

Le gouvernement de Washington est désormais convaincu que le canal interocéanique lui est indispensable. Cette même année 1898, la guerre contre l’Espagne est venue renforcer le sentiment de puissance des États-Unis, en même temps qu’elle a démontré la nécessité d’une voie permettant de faire passer rapidement leur flotte d’un océan à l’autre. Theodore Roosevelt est décidé à l’obtenir.

Il fallait d’abord lever l’interdit posé par le traité Clayton-Bulwer; c’est chose faite avec l’accord Hay-Pauncefote, de novembre 1901; Londres rend à Washington sa liberté. Mais l’avenir de Panamá n’est pas pour autant assuré; il existe en effet aux États-Unis un lobby puissamment organisé en faveur de la voie nicaraguayenne. Renverser ce courant, voilà la tâche à laquelle va se consacrer avec autant de fougue que d’habileté Philippe Bunau-Varilla. Convaincu depuis longtemps que la seule solution à la catastrophe de 1888 était la cession aux États-Unis, il affirmera plus tard avoir agi pour défendre les intérêts de l’isthme; il défend également ceux des actionnaires qui souhaitaient ne pas tout perdre dans le naufrage. De son côté, l’envoyé colombien, Carlos Martínez Silva, tente de faire pencher la balance en faveur de son pays. Leurs efforts sont couronnés de succès: le 22 janvier 1903 est signé le traité Hay-Herrán, par lequel la Colombie autorise la Compagnie nouvelle à transférer tous ses droits aux États-Unis et concède à ceux-ci, pour une durée de cent ans, la construction et l’exploitation du canal, ainsi qu’une bande de territoire de 5 kilomètres de part et d’autre de la voie. Le Sénat américain approuve, tout semble réglé. Il n’en est rien: en août, le Congrès colombien rejette le traité comme attentatoire à la souveraineté nationale.

Décision on ne peut plus inopportune; Roosevelt est résolu à agir à tout prix et, de leur côté, les Panaméens sont indignés; de la conjonction de ces sentiments va naître l’indépendance de l’isthme. Le 3 novembre 1903, tandis que des vaisseaux de guerre américains mouillent devant les villes de Colón et de Panamá, une junta provisional de gobierno , composée de José A. Arango, Federico Boyd et Tomás Arias, proclame la sécession. Le 4, l’acte d’Indépendance énumère les griefs longtemps accumulés contre la Colombie, dont Panamá se sépare «sans rancœur et sans joie». Devant le déploiement des forces américaines, les troupes envoyées par Bogotá n’ont plus qu’à se rembarquer. Le 6, les États-Unis reconnaissent le nouvel État.

Le gouvernement provisoire désigne aussitôt Bunau-Varilla comme envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Washington, afin d’entamer la négociation du canal. Avec une célérité suspecte, celui-ci rédige en compagnie du secrétaire d’État le traité qui porte leur nom: Hay-Bunau-Varilla, signé le 18 novembre 1903, la veille de l’arrivée des envoyés panaméens. Or ce traité, tout en reprenant les clauses de l’accord Hay-Herrán, en aggrave singulièrement les servitudes. La concession du canal et de la zone adjacente devient une concession «à perpétuité» et la largeur de cette zone passe de 10 kilomètres à 10 miles (art. 2); la juridiction sanitaire et de police, qui devait être exercée par des autorités et des tribunaux mixtes, le sera exclusivement par les États-Unis; ceux-ci se voient désormais concéder «sans limitation» les terres et les eaux nécessaires au fonctionnement du canal en dehors de la Zone, tout cela également à perpétuité (art. 2 et 4); enfin, alors qu’aux termes du traité Hay-Herrán les droits et les privilèges concédés aux États-Unis n’affectaient pas la souveraineté colombienne sur ce territoire, l’article 3 du nouveau traité stipule que ceux-ci agiront «comme s’ils étaient souverains du territoire». En échange, les États-Unis garantissent l’indépendance de la jeune république (art. 1er), ce qui, en fait, leur donne la possibilité d’intervenir à tout moment dans ses affaires; ils lui verseront à la ratification du traité une indemnité de 10 millions de dollars et, neuf ans après cette date, une annuité de 250 000 dollars (art. 14). Qualifié d’«ignominie juridique», ce texte soulève aussitôt l’indignation des Panaméens qui, aujourd’hui encore, vouent Bunau-Varilla aux gémonies. Pourtant, le gouvernement provisoire ratifie l’accord dès le 2 décembre 1903.

Fin des travaux (1904-1914)

En mai 1904, la Compagnie nouvelle avait transféré aux États-Unis la propriété du canal, recevant en paiement 40 millions de dollars, alors que ses prétentions initiales s’élevaient à plus de 100 millions. Les travaux reprennent immédiatement. Après quelques tâtonnements, ils sont conduits de main de maître par le colonel George Washington Goethals, ingénieur en chef. L’entreprise soulève l’enthousiasme de l’opinion; elle est pour le peuple américain, écrit un contemporain, «ce que la construction des cathédrales était pour le peuple français au Moyen Âge». Quelques années auparavant, Ronald Ross avait identifié le moustique Anopheles comme vecteur de la malaria qui sévissait sur le territoire et Walter Reed précisé le rôle d’un autre moustique, Aedes Aegypti (stégomyie), dans la propagation de la fièvre jaune; de rigoureuses mesures de prophylaxie entraîneront leur disparition rapide. 45 000 ouvriers évacueront, à l’aide de machines modernes, plus de 250 millions de mètres cubes; un barrage sur le río Chagres formera un lac artificiel de 432 kilomètres carrés (lac Gatún); un premier jeu d’écluses (Gatún) amènera le bateau venant de Colón (rive atlantique) au niveau du lac (26 m); deux autres jeux d’écluses (Pedro Miguel et Miraflores) le ramèneront au niveau du Pacifique, à Panamá. L’inauguration officielle a lieu le 15 août 1914; ce jour-là, le vapeur Ancón , de 10 000 tonneaux, ayant à son bord le président panaméen Belisario Porras et le secrétaire d’État américain à la Guerre, traverse l’isthme en neuf heures trente. L’éclat des cérémonies est terni par le début de la Première Guerre mondiale, et le président Wilson doit renoncer à y assister.

4. La république du Panamá et la Canal Zone

Depuis lors, la question du canal n’a cessé de dominer la vie publique panaméenne. Forts de leurs droits, les États-Unis se sont solidement installés dans leur zone de 1 435 kilomètres carrés, qui coupe en deux le territoire de la république. Bien qu’exclues juridiquement de la zone, les deux principales villes, Panamá (la capitale) et Colón, s’y trouvent géographiquement englobées. Le gouverneur de la C.Z. (Canal Zone), qui est également président de la Compagnie du canal (dont le seul actionnaire est le secrétaire d’État à la Défense américain) est nommé directement par le président des États-Unis, avec approbation du Sénat; il s’agit presque toujours d’un ingénieur général du génie militaire. Le caractère de «voie intérieure» que présente le canal pour les États-Unis (leurs navires, naviguant d’une côte à l’autre, forment environ 65 p. 100 du trafic total) a d’ailleurs accentué cet aspect militaire: on compte actuellement dans la C.Z. plusieurs forts, trois bases d’aviation, des batteries de lancement d’engins téléguidés, un escadron de chars et une base navale. La Zone est également le siège du quartier général des forces armées américaines dans les Caraïbes; enfin, plusieurs écoles militaires entraînent officiers et sous-officiers des armées de divers pays latino-américains. D’une manière générale, on peut dire que toutes les activités de la C.Z. sont entre les mains du gouvernement américain et que tout, directement ou indirectement, lui appartient.

«Îlot de luxe dans un océan de pauvreté», la C.Z. entretient à Panamá un antagonisme racial permanent. Bien que la distinction entre gold roll et silver roll ait été officiellement abolie, les employés américains continuent à être payés trois à cinq fois plus que les Panaméens. De leur côté, les commerçants nationaux se plaignent amèrement de la concurrence déloyale que leur font les «commissariats», ou magasins de la Zone, qui reçoivent en franchise les produits américains. Panamá estime enfin que l’annuité versée par les États-Unis (1 930 000 dollars depuis 1955) est ridicule, alors que le canal rapporte annuellement plus de 55 millions de dollars en péage et que le capital investi a déjà été amorti plus de deux fois.

Les gouvernement panaméens ont donc axé leur politique sur la révision des accords de 1903. Certes, on ne peut ignorer que ces revendications servent souvent à détourner l’attention de l’opinion des problèmes intérieurs bien réels. En effet, si les diverses constitutions que s’est données Panamá proclament les principes de la démocratie et du gouvernement représentatif, elles ne sauraient dissimuler que le pouvoir appartient en fait à un petit nombre de grandes familles et que si le pays dispose, grâce au canal, d’un revenu par tête qui figure parmi les plus élevés d’Amérique latine, la structure des revenus laisse subsister, à côté de fortunes spectaculaires, une effrayante misère. Il n’en est pas moins vrai que les revendications officielles poursuivent deux objectifs parfaitement justifiables: la récupération partielle des profits d’une affaire fort rentable et des satisfactions pour le sentiment national.

En 1936, à la faveur de la politique de «bon voisinage» de Franklin D. Roosevelt, Panamá obtenait une première modification du traité de 1903: les États-Unis renonçaient notamment à «garantir» l’indépendance de la république et à y intervenir «pour rétablir l’ordre public». Élu en 1952, le colonel José Antonio Remón, ancien commandant de la garde nationale, fait aussitôt campagne pour une nouvelle révision, sur le thème «Panamá ne veut ni millions ni aumônes; il veut la justice». Le traité Eisenhower-Remón, de janvier 1955, sans remettre en cause les bases du traité de 1904, concède aux Panaméens nombre d’avantages. Remón est d’ailleurs assassiné dans des circonstances mystérieuses quelques jours avant la ratification de l’accord. Les revendications ne cessent pas pour autant et, plus qu’aux questions économiques, touchent désormais au problème de la souveraineté des États-Unis sur la Zone; les incidents se multiplient, dans lesquels les étudiants jouent un rôle prépondérant. Ils amènent les présidents Eisenhower et Kennedy à admettre que le drapeau panaméen pourra flotter dans la C.Z., sur les établissements civils, à côté du drapeau américain.

Mais en janvier 1964, la «maladresse» du gouverneur, le général Robert J. Flemming, qui fait enlever les hampes, provoque de graves émeutes; il y a une vingtaine de tués et des centaines de blessés et le président Roberto Chiari rompt les relations diplomatiques avec les États-Unis «aussi longtemps que le traité de 1903 n’aura pas été totalement révisé». Les relations seront rétablies en avril de la même année, sur promesse faite par Washington d’entamer immédiatement un examen exhaustif des causes du différend, «sans limitation ni condition préalable d’aucune sorte».

Plusieurs facteurs en rendent la solution ardue pour Panamá. En particulier, même si la sensibilité nationale en est légitimement heurtée, même s’il exerce une action perturbatrice sur la population et l’économie du pays, le canal représente, malgré un recul constant, la moitié des revenus extérieurs de Panamá et près de 7 p. 100 de son P.I.B. (produit intérieur brut).

Par le coup d’État du 11 octobre 1968, le colonel Omar Torrijos, chef de la garde nationale, renverse le président Arnulfo Arias, élu quelques jours plus tôt. Tandis que la garde nationale, sorte de police militaire, semblait jusqu’alors faire et défaire les présidents en accord avec tel ou tel clan de l’oligarchie, le colonel – devenu général – Torrijos paraît vouloir adopter une politique nationaliste de développement économique et social, proche de celle mise en œuvre par des militaires péruviens à partir de 1968.

5. Les défis de l’an 2000

Les traités Torrijos-Carter

S’appuyant sur des groupes sociaux jusqu’alors écartés du pouvoir – paysannerie, représentants du monde ouvrier, membres de la bourgeoisie progressiste –, les militaires conduits par Omar Torrijos, qui vont d’abord réprimer les communistes du Parti du peuple puis bénéficier de leur appui, se donnent un objectif central: récupérer le canal et la zone environnante.

Les démarches du ministre panaméen des Affaires étrangères, Juan Antonio Tack, se heurtent aux forces qui animent à Washington le zonian lobby et qui entretiennent dans l’opinion publique américaine un sentiment chauvin exacerbé. Toutefois, la détermination des «torrijistes» et le soutien quasi unanime que reçoit leur revendication parmi les États siégeant aux Nations unies finissent par porter leurs fruits. Signée le 7 février 1974, la «déclaration de principe» mise au point entre Juan Antonio Tack et son homologue américain, Henry Kissinger, consacre l’abandon de la clause de «perpétuité» concernant l’administration du canal. C’est un premier pas, mais les négociations piétinent.

Il faudra attendre l’élection du président démocrate Jimmy Carter pour que de nouveaux traités soient conclus à Washington, au siège de l’Organisation des États américains (O.E.A.), le 7 septembre 1977. Portant le nom de leurs auteurs, les traités Torrijos-Carter abrogent ceux de 1903. Les clauses mises au point par les négociateurs américain Sol Linowitz et panaméen Rómulo Escobar Bethancourt se résument à trois points essentiels: le passage du canal sous souveraineté panaméenne au 31 décembre 1999; le retrait graduel des troupes américaines des bases militaires, afin qu’à ce même jour il ne demeure plus un seul «marine»; l’octroi à Panamá, durant la période transitoire, d’une part accrue des droits sur le trafic.

Même s’ils représentaient une victoire durement arrachée et engageaient la décolonisation par la voie pacifique, ces traités étaient loin de donner entière satisfaction aux nationalistes panaméens. Ces derniers souhaitaient notamment voir reconnue la neutralité permanente du canal, pour qu’en temps de paix comme en temps de guerre les navires de toutes les nations puissent traverser l’isthme sans obstacles ni discriminations. Or un droit de passage «sans délai», autrement dit une priorité, fut octroyé aux bâtiments de guerre américains «en cas d’urgence»... Par la suite, l’amertume et le ressentiment grandirent devant la multitude d’amendements et d’interprétations adoptés de façon unilatérale par le Congrès de Washington, telle la loi 96-70 votée le 15 janvier 1979. Celle-ci donne aux forces armées des États-Unis le droit d’intervenir quand bon leur semble en vue d’«assurer la protection» du canal, dès lors qu’une «menace» pèserait sur sa sécurité. D’autres textes violent les accords initiaux selon lesquels seuls les Panaméens pourront faire stationner des troupes le long du canal à partir de l’an 2000, et ouvrent la porte à un maintien de la présence militaire américaine après cette date.

Inquiet et insatisfait, le général Torrijos avait cependant conscience d’être allé aussi loin qu’il l’avait pu dans ses efforts pour conférer une dignité nouvelle à son pays, qu’il engagea dans une politique extérieure audacieuse: reprise des relations diplomatiques avec Cuba en 1974, adhésion au Mouvement des non-alignés en 1975, appui résolu aux sandinistes avant et après qu’ils eurent renversé, au Nicaragua, la dictature d’Anastasio Somoza. Ces gestes lui valurent auprès des ultraconservateurs nord-américains la réputation d’un dangereux extrémiste de gauche aux réactions imprévisibles. Il s’agissait en fait d’un médiateur-né, hostile à tout dogmatisme idéologique, capable de s’entendre aussi bien avec Jimmy Carter qu’avec Fidel Castro, pragmatique en un mot. Ce trait de sa personnalité, vivement critiqué par ses opposants, apparut lorsque, au cours des années 1970, il tenta de transformer une société vivant du commerce et du tourisme en un État producteur moins dépendant des échanges extérieurs.

Développement national et «pouvoir populaire»

Avant 1970, en dehors des revenus fiscaux, les seules sources de rentrées financières pour l’État étaient la loterie nationale, l’hippodrome et les casinos des grands hôtels. On ne comptait que deux entreprises d’État: la Banque nationale et la Caisse d’épargne.

La «révolution» de Torrijos bâtit un État fort, qui participe pour plus de 50 p. 100 aux investissements productifs et met en œuvre des changements structurels: réforme agraire de 1969, réalisée sans guerre sociale et grâce à laquelle naquirent des centaines d’asentamientos , coopératives de paysans recevant crédits et soutien technique; nationalisation de l’énergie et des télécommunications; nouvelles règles du jeu imposées au consortium United Brands, propriétaire de vastes plantations de bananes dans la province de Chiriquí; création d’entreprises d’État (centrales sucrières, fabriques de ciment, projet d’exploitation du cuivre de Cerro Colorado). Ces réalisations, bien étudiées dans l’ensemble même si par la suite la chute du cours des matières premières provoqua l’abandon de certaines d’entre elles, furent financées par des emprunts à l’extérieur. D’où un gonflement de la dette publique – 400 millions de dollars en 1968, 2,8 milliards en 1980 –, durement dénoncé par l’opposition.

Cette diversification économique – aux effets positifs puisque le produit national brut passe de 771 millions de dollars en 1968 à 1,2 milliard en 1978 et que les exportations s’accroissent notablement – s’accompagne d’une très forte expansion des activités bancaires. Le Panamá, où vingt banques étaient installées en 1970, en abrite plus de cent à la fin de 1980. Les actifs bancaires gonflent au point d’atteindre 25,5 milliards de dollars au 30 juin 1979, contre 665 millions en 1970.

Trois raisons à cet engouement des grandes banques internationales, qui permet à ce petit pays d’acquérir la dimension d’une place financière off shore exceptionnelle: une législation extrêmement libérale (absence de contrôle sur les opérations avec l’étranger, comptes numérotés confidentiels, non-imposition des intérêts sur les dépôts à long terme, etc.); l’usage du dollar américain comme unité monétaire; la localisation géographique attrayante pour les holdings internationaux et pour les grandes flottes marchandes enregistrées sous des pavillons de complaisance. De son côté, le gouvernement voyait des avantages à la présence des banques. Elles devaient déposer une certaine quantité d’argent à la Banque nationale de Panamá et consacrer une partie de leurs fonds au développement agricole local; elles étaient créatrices d’emplois. Mais le poids de l’économie locale restera faible par rapport à ce secteur financier hypertrophié, autour duquel se développe une classe moyenne attachée à l’american way of life .

Afin d’atténuer les inégalités sociales, les initiatives furent lancées dans le domaine de la santé, de l’éducation, de l’alimentation. Un nouveau Code du travail, dont le but était de modifier les rapports entre patrons et ouvriers, fut promulgué en 1972. Il reçut l’approbation des quatre centrales syndicales du pays. Autre bouleversement: la prise en compte des aspirations des peuples indigènes, jusqu’alors totalement négligées.

Pourtant – et c’est là l’une des caractéristiques du «torrijisme» –, les grandes familles de l’oligarchie traditionnelle n’eurent pas à se plaindre d’un régime avec lequel elles collaborèrent et qui leur laissa tout loisir de s’enrichir. Les Gonzalez Revilla, les Arias Calderón, les Galindo, les Arias Espinoza arrondirent des fortunes déjà considérables. L’essentiel, pour Torrijos, était de les tenir écartées du pouvoir politique. De ce point de vue, Panamá se livra, après avoir adopté une nouvelle Constitution en 1972, à une expérience de «pouvoir populaire»: plus de trois mille juntes locales assumèrent les tâches d’administration publique dans les neuf provinces du pays, et chacun des cinq cent cinq corregimientos (territoires municipaux) envoya un député élu à l’Assemblée des représentants.

Celle-ci se réunissait chaque année, du 11 octobre au 11 novembre, puis ses membres retournaient à leurs occupations traditionnelles. Ce système dura jusqu’en 1978, année où les partis politiques, bien qu’officiellement interdits, participèrent aux élections législatives. Au mois d’octobre de cette même année, Aristides Royo, ancien ministre de l’Éducation, fut porté à la présidence par une Assemblée nationale que dominaient largement les partisans du régime. La vie politique interne reprit un cours plus classique lorsque les anciennes formations, et les plus récentes, se préparèrent pour les élections de 1984, à l’issue desquelles le président devait cette fois être élu au suffrage universel.

Mort du général Torrijos et luttes pour le pouvoir

Le 31 juillet 1981, Omar Torrijos, qui s’était momentanément retiré de la scène et ne conservait que ses fonctions de commandant en chef de la garde nationale, meurt dans un accident d’avion dont les causes n’ont jamais été élucidées. La douleur populaire est immense. Des centaines de milliers de Panaméens, ainsi que des personnalités venues du monde entier, suivent la dépouille mortelle de celui qui affirmait: «Moins indispensable est le leader, plus profonde est la révolution», et aussi: «Je ne veux pas entrer dans l’histoire, je veux entrer dans la Zone du canal.»

S’il avait certes réussi à «entrer dans la Zone du canal», ainsi qu’à transformer une banana republic en une nation respectée, peut-être restait-il lui-même en revanche plus indispensable, au moment de cette mort prématurée, qu’il ne l’avait souhaité.

Que ce soit parmi les militaires ou les civils, personne n’a la carrure de ce dirigeant au formidable charisme personnel. Caudillo à sa manière, il ne laisse pas derrière lui une structure politique solide prête à servir ses idéaux d’indépendance nationale et de justice sociale. Le Parti révolutionnaire démocratique (P.R.D.), qu’Omar Torrijos avait fondé en 1978 afin d’institutionnaliser et de garantir son œuvre, est loin d’être vraiment consolidé lorsque disparaît son chef naturel. Devenu membre de l’Internationale socialiste, le P.R.D. est un mélange hétéroclite dans lequel se coudoient nationalistes, marxistes, réformistes et sociaux-démocrates. Si l’on trouve à sa base nombre de militants honnêtes et dévoués, les cadres, au niveau régional notamment, apparaissent trop souvent comme des arrivistes sans scrupules. Ils jouent simplement la carte de l’alliance avec les militaires, chez qui la corruption gagne du terrain.

Pour affronter le scrutin du 6 mai 1984, où pour la première fois depuis seize ans les électeurs inscrits (900 000) avaient à choisir un président, deux vice-présidents et soixante-sept députés, et en vue de conjurer une possible défaite, le P.R.D. s’allie avec d’autres forces: le Parti travailliste agrarien (Pala), le Front élargi populaire (Frampo) et le petit Parti panaméiste authentique de Toti Suarez.

Mais il s’allie aussi avec le Parti républicain et le Parti libéral, jadis taxés par le général Torrijos de «fiefs réactionnaires» ayant géré pendant des décennies les intérêts de la haute bourgeoisie terrienne et commerçante. Cette coalition prit le nom d’Union nationale démocratique (Unade). En accord avec les militaires, elle se donna pour candidat à la présidence un économiste distingué, qui avait occupé de 1978 à 1984 d’importantes fonctions à la tête de la Banque mondiale, Nicolás Arditto Barletta. Ce choix, contesté au sein même du P.R.D. auquel «Nicky» Barletta n’avait adhéré qu’à la dernière minute, répondait à un objectif évident: rassurer les créanciers de Panamá quant à sa capacité de rembourser une dette de plus en plus lourde. Les États-Unis avaient en effet confiance dans cet ancien diplômé de l’école de Chicago, qu’ils considéraient comme le «technocrate le plus compétent d’Amérique latine», l’un des plus jeunes aussi (quarante-cinq ans).

Au terme d’un long dépouillement, le Tribunal électoral proclama des résultats qui furent immédiatement contestés: la liste de l’Unade obtenait 300 748 voix et celle de l’opposition 299 035. Une infime différence de 1 713 voix séparait N. Barletta de son rival, Arnulfo Arias, leader de l’Alliance démocratique d’opposition (A.D.O.), chez qui se regroupaient les secteurs droitiers comprenant sa propre formation – le Parti panaméiste authentique – ainsi que le Parti démocrate-chrétien (P.D.C.) conduit par Ricardo Arias Calderón, et le Mouvement libéral républicain nationaliste (Molirena). Célèbre pour son langage sibyllin, son racisme professé et ses sympathies pro-nazies durant la Seconde Guerre mondiale, Arnulfo Arias a accédé à trois reprises à la présidence de la République (1941, 1952 et 1968) et en a été régulièrement chassé par l’armée. Très populaire, en particulier parmi les couches les moins cultivées qui lui vouaient un véritable culte, cet octogénaire sans successeur déclaré s’est considéré toujours comme le vrai vainqueur des élections, jusqu’à sa mort, survenue à Miami le 10 août 1988.

Les bruits de fraudes et la colère de l’opposition n’empêchèrent pas le secrétaire d’État américain, George Shultz, d’assister le 11 octobre 1984 à l’investiture de N. Barletta. Ce dernier a pour mission de s’attaquer à la récession économique. Alors que le produit intérieur brut avait augmenté de 4,2 p. 100 en 1981 et de 5,5 p. 100 en 1982, il a chuté de 2 p. 100 entre 1983 et 1984. Cela est dû à la baisse du prix des produits d’exportation, à un déclin du tourisme et, surtout, à la crise touchant la zone de libre-échange de Colón. Le port franc souffre de la contraction des importations effectuées par les pays centraméricains et latino-américains.

Principal effet du ralentissement des activités économiques: un taux de chômage croissant affectant 120 000 personnes, soit plus du quart de la population active. Défenseur des thèses libérales et monétaristes, le président Barletta ne s’embarrasse pas de considérations sociales. Il va appliquer avec rigueur le programme d’austérité que lui ont recommandé les experts du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale (réduction des dépenses publiques, privatisations, blocage des salaires, hausse des impôts, ouverture aux produits étrangers) et obtenir en échange des garanties pour le refinancement de la dette. De telles mesures, prises sans consulter les responsables du P.R.D. et qui ne parvinrent d’ailleurs pas à relancer l’économie, eurent pour effet de mécontenter gravement les différents groupes sociaux, qu’il s’agisse des milieux d’affaires, des étudiants, des ouvriers, des paysans. Les manifestations de rue se multiplient, les plus graves se déroulant les 1er et 2 juillet 1985 dans la capitale.

Les militaires, qui ont mis en selle N. Barletta mais conservent la réalité du pouvoir, décident de le «démissionner», le 27 septembre 1985. Réunie de toute urgence, l’Assemblée législative désigne le premier vice-président, Eric Delvalle, pour lui succéder. Ce «coup de palais»– le troisième en trois ans – intervient alors qu’un scandale venait d’éclater: le 14 septembre 1985, le corps décapité de l’ancien ministre adjoint de la Santé sous le général Torrijos, Hugo Spadafora, est découvert au Costa Rica, près de la frontière avec le Nicaragua. Baroudeur, d’abord ami des sandinistes puis passé aux rangs de la contra, cet aventurier mêlé à tous les conflits d’Amérique centrale avait vivement attaqué dans la presse d’opposition les «abus» des militaires, s’en prenant plus particulièrement au général Manuel Antonio Noriega, chef de la force de défense (ancienne garde nationale) depuis 1983.

L’assassinat de Hugo Spadafora, dont les auteurs n’ont pas été découverts, provoque une intense agitation, sous l’égide de la Démocratie chrétienne et de la Coordinatrice civile nationale (Cocina), une organisation de droite dirigée par des enseignants et des médecins qui dénonce avec virulence la «dictature» des militaires.

Le poids déterminant de l’armée

Depuis 1981, le cours de la vie politique est dicté par le courant parvenant à imposer son hégémonie au sein de l’armée. Bien que la force de défense soit agitée par des rivalités diverses dues aux problèmes de générations, aux conflits professionnels ou personnels, le clivage fondamental tient au degré de loyauté dont les chefs font preuve (ou bien qu’ils affichent verbalement) par rapport aux idéaux nationalistes, progressistes et anti-impérialistes du général Omar Torrijos. Ainsi, lorsqu’en août 1982 le président Aristides Royo avait précipitamment renoncé à sa charge pour «maux de gorge» et passé la main à Ricardo de la Espriella, on pouvait distinguer, derrière le gargantazo (le «coup» du mal de gorge), la poigne du général Rubén Darío Paredes. Ami des Américains, auprès de qui ses déclarations agressives à l’encontre de Cuba et du Nicaragua trouvaient un écho favorable, cet homme ambitieux qui avait remplacé aux commandes de l’armée le colonel Florencio Flores (mars 1982) nourrissait le rêve de devenir président. Pour ce faire, il démissionne de ses fonctions, en août 1983, et cède la place au général Manuel Antonio Noriega.

C’est une autre ère qui commence. D’origine sociale très humble, Noriega (né en 1937) avait reçu une bourse dans sa jeunesse pour suivre des études militaires au Pérou. Sa fidélité au général Torrijos, qu’il aide à triompher d’un complot en 1969, lui vaut d’être promu un an plus tard chef des services secrets panaméens (le «G-2»). Il le restera douze années, pendant lesquelles il développe des contacts tous azimuts avec le Pentagone et la C.I.A., mais aussi avec les autorités cubaines. D’où sa réputation d’agent double, pour ne pas dire triple ou quadruple, habile à se constituer une enviable fortune, issue d’opérations diverses. Une fois arrivé à la tête de la force de défense, il contraint le général Paredes à renoncer à briguer la présidence (6 sept. 1983). Puis il contribue à écarter le président Ricardo de la Espriella, qui cède la place le 13 février 1984 au vice-président Jorge Illueca, bien différent de Nicolás Arditto Barletta. Celui-ci ne tiendra que onze mois, jusqu’à ce qu’il soit remplacé par son vice-président, Eric Delvalle, grand propriétaire sucrier appartenant à la communauté juive de Panamá. Dirigeant du Parti républicain, lequel ne dispose d’aucune vraie base sociale, ce personnage falot, de santé fragile, est en réalité aux mains du général Noriega.

Ce dernier commence à inquiéter fortement les États-Unis, et ce pour plusieurs raisons: en limogeant le président Barletta sans prendre l’avis de Washington, et en critiquant les ingérences du F.M.I., l’homme fort fait preuve d’une autonomie d’action qui déplaît à la Maison-Blanche. Par ailleurs, il ne semble plus à même de garantir la stabilité du pays, car contre lui se dresse une opposition de droite toujours plus forte et plus active, et autour de lui se regroupent les mouvements de gauche, y compris les communistes du Parti du peuple. Enfin – élément déterminant pour l’ancien président Ronald Reagan qui mène une politique belliciste en Amérique centrale et n’a jamais admis les accords Torrijos-Carter sur le canal –, le général Noriega participe aux démarches de paix du groupe de Contadora (Colombie, Mexique, Panamá, Venezuela), qui désapprouve l’action meurtrière des contras au Nicaragua. À l’automne de 1985, le président Reagan dépêche à Panamá City le contre-amiral John Poindexter, qui venait d’être nommé directeur du Conseil national pour la sécurité, afin de convaincre Noriega de se montrer plus coopératif et de lui signifier que, sinon, même ses amis américains les plus haut placés le lâcheraient. La mission n’aboutit pas. C’est le début d’une guerre non déclarée, aux conséquences dramatiques.

En juin 1986, les révélations que lancent le journaliste Seymour Hersh, du New York Times , et le reporter Martin Kabl, de la chaîne de télévision NBC, font figure de bombes: Noriega est accusé de se livrer au trafic de drogue; de blanchir l’argent provenant de la vente de cocaïne et de marihuana, tout en recevant d’importantes commissions à titre personnel; d’avoir trempé dans le meurtre d’Hugo Spadafora; de pourvoir en armes les groupes guérilleros voisins (M19 de Colombie, F.M.L.N. du Salvador...); d’être associé avec des compagnies panaméennes qui fournissent de la technologie sophistiquée à Cuba et aux pays de l’Europe de l’Est; de manger enfin à tous les rateliers, en vendant des renseignemeents au plus offrant.

Autant d’accusations dont, déjà, le sénateur ultraconservateur Jesse Helms et ceux qui, à ses côtés, contestent la valeur des traités Torrijos-Carter s’étaient faits les plus ardents porte-parole. Mais pourquoi alors les fonctionnaires entourant le président Reagan, et leurs prédécesseurs, avaient-ils si longtemps fermé les yeux sur les agissements illégaux de cet allié devenu trop gênant? Interrogé là-dessus, Elliot Abrams, ancien secrétaire d’État adjoint pour les Affaires interaméricaines, apporta ses propres réponses: Noriega était un collaborateur utile des services d’espionnage américains, il permettait le déploiement de vastes opérations américaines sur le sol panaméen... Il est clair que, désormais, il se transforme en «bête noire» dont il faut se débarrasser.

Des sanctions économiques à l’opération Juste Cause

Le 24 juillet 1987, les États-Unis suppriment leur aide économique et militaire à Panamá, où la situation se fait de plus en plus chaotique. Le 4 février 1988, deux tribunaux fédéraux de l’État de Floride inculpent le général Noriega pour «trafic de drogue et banditisme». Un mois après, une décision de justice américaine gèle les avoirs du gouvernement panaméen déposés dans les banques des États-Unis (environ 50 millions de dollars). Pour ce pays qui, au terme de sa Constitution, n’a pas de banque centrale et ne peut imprimer de monnaie, le dollar ayant un cour légal depuis 1904, c’est l’asphyxie financière. Les désordres et les grèves se multiplient, le produit national brut chute brutalement. La politique de harcèlement menée par Washington reçoit l’approbation du Parti démocrate-chrétien, tandis que le Parti panaméiste authentique la condamne et que l’Église la juge «moralement injuste».

De son côté, l’Union nationale démocratique, au gouvernement, resserre les rangs et s’appuie sur le Front d’unité populaire. Ce dernier regroupe le Conseil des travailleurs organisés (Conato), la Fédération nationale des employés publics (Fenasep) et la Confédération nationale des coopératives paysannes (Conac). Sur tout le territoire, des milliers de volontaires civils s’enrôlent dans des «bataillons de la dignité», plus ou moins encadrés par l’armée, dans l’intention de résister en cas d’attaque américaine.

Persuadé par ses courtisans que la Coalition pour la libération nationale (Colina) va remporter les élections du 7 mai 1989, le général Noriega est désagréablement surpris de voir que son candidat, Carlos Duque, est largement battu, selon des observateurs impartiaux, par Guillermo Endara, le leader de l’opposition. Néanmoins, narguant ses ennemis, Tête d’ananas (comme ses opposants appellent Noriega) annule le résultat du scrutin, décision qui contribue à isoler un peu plus le Panamá auprès des sept membres du groupe des Huit (Argentine, Brésil, Colombie, Mexique, Pérou, Uruguay et Venezuela) dont il avait déjà été exclu, en 1988, pour manquements à la démocratie. Le 15 décembre 1989, l’Assemblée nationale nomme chef de gouvernement le général Noriega, qui a triomphé d’une tentative de putsch menée par certains de ses compagnons. Vivement irrité par l’échec de trois ans de pressions et de menaces, sûr d’être appuyé par ses concitoyens comme l’avait été Ronald Reagan dans ses raids contre la Grenade, la Libye et le Liban, le président George Bush ordonne l’opération Juste Cause.

Elle débute le 20 décembre 1989, à une heure du matin. C’est la treizième intervention militaire des États-Unis à Panamá depuis 1905. Objectifs proclamés: sauvegarder la vie des trente-cinq mille civils américains vivant dans le pays, capturer Noriega et rétablir la démocratie, combattre le trafic de drogue, protéger l’intégrité du traité sur le canal.

Le plus important contingent expéditionnaire nord-américain depuis la guerre du Vietnam (32 000 soldats, cinq groupes d’assaut appuyés par des chars, des hélicoptères et, utilisé pour la première fois, le chasseur bombardier secret F 117, non repérable par les radars) était censé conduire une action éclair annoncée comme «chirurgicale». Or il se heurta à une résistance inattendue, notamment de la part des «bataillons de la dignité». Les combats durèrent près d’une semaine. La défense du pays resta sans commandement... Toute trace d’ordre public avait disparu. Ce climat d’anarchie favorisa les pillages et s’accompagna de multiples bavures: violation du siège de diplomates nicaraguayens et cubains, mort d’un photographe espagnol, Juan Antonio Rodriguez, dit Juantchu, abattu par des G.I. surexcités. Il y eut vingt-trois tués et trois cents blessés parmi les Américains, lesquels étaient surtout des hispanophones: Portoricains, Dominicains, Chicanos de parents mexicains. Quant aux morts et aux disparus panaméens, d’abord évalués officiellement à moins de trois cents, ils furent en réalité plus de trois mille, victimes notamment des bombardements de San Miguelito et d’El Chorrillo, deux quartiers très pauvres de la capitale, qui furent pratiquement rasés. Quelque cinq mille personnes, assimilées à des opposants, furent arrêtés sans jugement et entassées dans un camp. La fin de Manuel Antonio Noriega fut sans gloire: réfugié dans la nonciature apostolique de la capitale, il se rendit le 3 janvier 1990. À l’issue d’un procès entamé le 16 septembre 1991 devant le tribunal fédéral de Miami (Floride), il fut condamné à quarante ans de prison pour trafic de drogue. Il faut souligner que son procès ne servit nullement à clarifier le rôle de nombreux intérêts nord-américains et des cartels colombiens dans le commerce international des stupéfiants. Comme l’avait déjà montré l’affaire de l’Irangate, la justice américaine faisait preuve de prudence à partir du moment où elle risquait de mettre en cause de hauts responsables... Quels qu’eussent été les agissements de l’ancien «homme fort», ils ne justifiaient en aucun cas une opération qui, au mépris du droit international, sanctionnait un certain «droit d’ingérence». En réalité, si l’Assemblée générale de l’O.N.U. «déplora vivement» l’intervention militaire (20 déc. 1989), si le Parlement européen la qualifia de «violation flagrante de la souveraineté et de l’intégrité d’un État indépendant» (17 janv. 1990), le monde ne s’émut pas outre mesure de ce qui s’était passé dans le petit Panamá. L’heure était à la coexistence pacifique entre les États-Unis et l’U.R.S.S., qui avaient cessé de s’affronter sur des terrains périphériques. Enfin, coïncidence à souligner, la chute de Noriega eut lieu (à deux jours près) au moment même où tombait, en Roumanie, le conducator Nicolae Ceau ずescu. On se félicita de la libération de deux peuples. Pour le principe, à une très forte majorité, l’Organisation des États américains (O.E.A.) fit part de son «profond regret». Cela n’empêcha pas le président George Bush, un an presque jour pour jour après son coup de poing, d’être fort bien accueilli au cours d’une tournée latino-américaine qu’il entreprit afin de promouvoir l’«Initiative pour les Amériques», fondée sur le développement des échanges commerciaux et la défense des institutions démocratiques.

Discrédit gouvernemental et espoirs déçus

Le 20 décembre 1989, sur le sol de l’une des quatorze bases militaires américaines, quelques heures avant le début de Juste Cause, Guillermo Endara était nommé président de la République conformément aux résultats des dernières élections. Quelques jours plus tard, le nouveau gouvernement décrétait officiellement l’abolition de l’armée et son remplacement par une Force publique regroupant la police nationale, les forces aériennes et le service national maritime. Mais les autorités en place, résistant aux demandes de Washington pour reconsidérer la loi du secret bancaire, montrèrent qu’il n’était pas question de mettre un terme au rôle joué par le Panamá dans le trafic de cocaïne et le blanchiment des narcodollars.

Corruption, népotisme, instabilité et remous dans les sphères de l’oligarchie traditionnelle, enivrée de retrouver le pouvoir que lui avait arraché Omar Torrijos en 1968; gros désenchantement au sein de la majorité des Panaméens. Ceux-ci avaient naïvement espéré que les États-Unis compenseraient généreusement, par l’aide qu’ils avaient promise et dont ils n’apportèrent finalement qu’une faible partie, les énormes dommages causés par l’attaque armée: tels ont été les traits marquants des quatre années qui ont suivi.

La coalition gouvernementale, l’Alliance démocratique d’opposition civiliste (A.D.O.C., 27 députés sur 67 au Parlement), était au départ composée de trois forces: le Parti arnulfiste (P.A., né d’une scission du Parti arnulfiste authentique) du président Endara; le Mouvement libéral républicain nationaliste (Molirena), alors dans les mains du second vice-président Guillermo Ford; le Parti démocrate-chrétien (P.D.C.) dirigé par le premier vice-président, Ricardo Arias Calderon. Avec vingt-huit députés, le P.D.C. constituait la principale composante des forces au pouvoir. Il ne tarda pas à montrer son désaccord avec le président Guillermo Endara, dont la popularité fondit comme neige au soleil peu de mois après son arrivée. Outre les rumeurs concernant son honnêteté, il a fait fortune en proposant ses services pour la constitution de sociétés écrans et en participant au conseil d’administration de plusieurs banques impliquées dans le recyclage d’argent sale, ce personnage que d’aucuns considéraient comme une marionnette (malgré ses 150 kilos) choqua fortement, en 1990, la bonne société de Panamá-City, en épousant à cinquante-quatre ans une étudiante ambitieuse de trente ans plus jeune que lui. Le P.D.C. quitta la coalition gouvernementale (avr. 1991). Quant à Ricardo Arias Calderon, il renonça à sa charge (17 déc. 1992), un mois après qu’une large majorité de Panaméens eurent répondu «non» lors d’un référendum organisé à propos d’une série d’amendements constitutionnels (abolition de l’armée, prolongation de la scolarité obligatoire, autonomie de la sécurité sociale, plus grande indépendance du tribunal électoral). Le «non» s’expliquait moins par un rejet des réformes que par un sentiment aigu de mécontentement populaire.

La revanche populaire aux élections libres de 1994

Discrédité et divisé, le gouvernement ne parvient pas à faire approuver la loi de privatisations, une pièce maîtresse dans le programme d’ajustement structurel dicté par les prêteurs internationaux, et en partie appliquée au détriment des travailleurs. À partir de 1993, le problème de la dette extérieure – estimée à 7 milliards de dollars, dont 3 milliards au seul titre des intérêts à verser à une centaine de banques privées – se fait plus brûlant que jamais et fait l’objet de controverses. Une partie des démocrates-chrétiens, le P.R.D. (10 députés qui font pencher la balance à l’Assemblée à l’heure du vote final), mais aussi l’importante fédération syndicale qu’est le Conato demandent la suspension du paiement des intérêts et surtout une autre politique centrée sur le terrain social. En effet, les conditions de vie du peuple panaméen – des milliers de petits fonctionnaires ont été licenciés après l’invasion– n’ont cessé de se dégrader. Dans la région de Colón, où se trouve une zone franche qui brasse des milliards de dollars, la seconde après Hong Kong, sévissent la pauvreté et la misère, et, par voie de conséquence, l’insécurité. De spectaculaires mouvements de protestations (comme celui de décembre 1990, aux cris de «à bas les Yankees», poussés par des manifestants tout de noir vêtus), des grèves dures se succédèrent, montrant l’inquiétude face au chômage grandissant, ainsi qu’au manque d’investissements dans les infrastructures et les services publics. La grogne prit aussi une forme politique, avec l’apparition d’une nouvelle formation, Papa Egoró (Mère-Terre, en guaymi, langue indigène), créée par l’avocat Rubén Blades, plus connu comme auteur de chansons engagées, acteur et interprète de salsas. Après avoir longtemps résidé aux États-Unis, l’artiste revient à Panamá en novembre 1991, et se présente dès lors comme l’artisan d’un changement axé sur la satisfaction des besoins sociaux, l’anti-impérialisme, etc. Longtemps Blades caracole dans les sondages comme favori aux élections du 8 mai 1994. Celles-ci, qui se sont déroulées sous l’œil de deux mille cinq cents observateurs nationaux et internationaux (dont Jimmy Carter) dans le calme, ont permis d’élire librement un président de la République, soixante et onze députés, soixante-sept maires et cinq cent onze conseillers municipaux. Véritable camouflet pour les Américains, le «parti de Noriega» renaît de ses cendres, en la personne d’Ernesto Pérez Balladares, élu président avec 33 p. 100 des voix. Cet économiste de formation, ancien ministre des Finances entre 1976 et 1981, s’est réclamé des idéaux de Torrijos, renvoyant le général «mafioso» aux poubelles de l’histoire. En deuxième place vient la veuve du caudillo Arnulfo Arias, Mireya Moscoso de Gruber (Parti arnulfiste, 28 p. 100 des voix). En troisième place Rubén Blades (18 p. 100), et enfin Rubén Carles, économiste et ancien ministre, à la tête d’une nébuleuse droitière. Comment expliquer le retour sur le devant de la scène d’un P.R.D. trop vite enterré par ses adversaires? Premièrement, il fut l’œuvre d’Omar Torrijos, l’homme qui lutta pour la récupération du canal et, ce faisant, donna une dignité au Panamá. Démarche historique que ne peut oublier l’opinion publique nationale. Deuxièmement, la droite, ou plus exactement l’oligarchie des Blancs (rabiblancos ) dans un pays où 80 p. 100 des habitants sont des Noirs, des métis et des mulâtres a fait la preuve de son incapacité à gérer les affaires de l’État, en s’enfonçant dans de mesquines querelles internes. Enfin, le P.R.D. qui prône le dialogue avec les partenaires sociaux et l’égalité des chances pour tous les Panaméens, sans distinction de classe ou de race, s’est engagé à se battre, sans esprit de sectarisme, sur trois fronts: l’emploi, la délinquance et la corruption. Reste le plus délicat des sujets: la mise en application des accords Torrijos-Carter, qui théoriquement garantissent le transfert de la souveraineté sur la voie interocéanique et le retrait des troupes américaines d’ici à l’an 1999. Mais n’est-il pas question d’organiser – sur le deuxième point, les bases stratégiques – un référendum qui permettrait de négocier, avec les États-Unis, un «nouvel accord»?

panama [ panama ] n. m.
• 1842; nom de pays
Chapeau d'été, large et souple, tressé avec la feuille d'un latanier d'Amérique. Par ext. Chapeau de paille de même forme. Des panamas.

panama nom masculin (de Panamá, nom propre) Chapeau souple tressé avec la feuille d'un arbuste de l'Amérique centrale.

Panamá
(canal de) canal reliant le Pacifique à l'Atlantique à travers l'isthme de Panamá (long d' env. 80 km; largeur minimale 91,4 m; profondeur entre 12,5 et 13,7 m; six écluses). Les È.-U. assurent plus de la moitié d'un trafic de 15 millions de t par an.
Le percement de l'isthme, entrepris en 1881 à l'instigation du Français F. de Lesseps, se heurta à de graves difficultés tech., puis fin., et fut interrompu en 1888, ce qui ruina les petits épargnants fr. (affaire de Panamá, 1889). En 1904, les È.-U. reprirent les travaux sur d'autres plans (canal à écluses) et purent éradiquer la fièvre jaune et le paludisme qui avaient décimé les ouvriers (1881-1888); le canal fut ouvert en 1914. Auj., on songe à l'élargir et à l'approfondir, ou à construire un second canal.
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Panamá
(isthme de) langue de terre longue de 250 km et large de 70 km en moyenne, qui unit les deux grandes masses du continent américain.
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Panamá
(république de) (República de Panamá), état le plus mérid. et le plus orient. d'Amérique centrale, entre le Pacifique et l'Atlantique, au S.-E. du Costa Rica et au N.-O. de la Colombie, coupé en deux par la zone du canal de Panamá; 75 650 km²; env. 2 230 000 hab.; cap. Panamá. Nature de l'état: rép. de type présidentiel. Langue off.: espagnol. Monnaie: dollar américain (la monnaie off., le balboa, sert uniquement comme petite monnaie). Pop.: métis (57 %), Noirs (15 %), Blancs (18 %), Indiens (10 %). Relig.: catholicisme (en grande majorité). Géogr. et écon. - Isthme montagneux (3 478 m au volcan Chiriquí), au climat tropical humide, dont la population se concentre dans les plaines côtières du littoral Pacifique (55 % de citadins). Exportations: bananes, crevettes, café, sucre; des recettes sont tirées du pavillon de complaisance (2e flotte mondiale), du trafic sur le canal et du transit pétrolier (par oléoduc). La zone franche de Colón est très active. L'activité bancaire est importante. Le P.I.B. par hab. est le plus élevé d'Amérique centrale. Hist. - L'isthme fut colonisé dès le début du XVIe s. par les Espagnols, qui y ouvrirent des routes pour transporter l'or et l'argent du Pérou vers l'Atlantique (ce qui explique les raids des pirates et flibustiers). Comprise dans la vice-royauté du Pérou puis rattachée à la Nouvelle-Grenade, la région fit partie de la Grande-Colombie après l'indépendance (1819). Elle fit sécession en 1903, avec l'aide des È.-U., et forma une rép. De nombr. troubles sociaux (notam. contre les Antillais noirs) et politiques l'agitèrent. Le général Torrijos renégocia en 1977 les accords sur le canal et sa zone (V. Panamá [zone du canal de]). Il mourut accidentellement en 1981 et les chefs de la garde nationale reprirent le pouvoir. La tension avec les È.-U. s'accentua, surtout quand, en 1983, le général Noriega (naguère lié à la C.I.A.) devint chef de la garde. En juil. 1987, les È.-U. exigèrent l'extradition de Noriega, pour trafic de drogue, puis soumirent le pays à un blocus écon. En déc. 1989, ils intervinrent militairement; Noriega se livra en janv. 1990. Le prés. Endara (élu en mai 1989, mais les élections avaient été annulées) commença à gouverner. En 1994, Ernesto Perez Balladares fut élu président.
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Panamá
(zone du canal de) territoire formant de part et d'autre du canal de Panamá une bande d'env. 8 km de largeur; 1 432 km²; 29 000 hab.; v. princ. Balboa.
Cédée (1903) à perpétuité aux È.-U. par la rép. de Panamá contre une forte indemnité annuelle, la zone est redevenue panaméenne en 1979 (traité signé en 1977), les È.-U. conservant jusqu' en 1999 le contrôle du canal et de leurs bases militaires.
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Panamá
cap. de la rép. de Panamá, port sur le golfe de Panamá (Pacifique), près du canal de Panamá; 440 000 hab. Import. centre commercial et industriel.
La ville fut fondée en 1519.

⇒PANAMA, subst. masc.
I. A. —[P.réf. à la ville de Panama d'où ce chapeau était importé] Chapeau d'été pour homme, en paille très fine, souple et léger, tressé avec de minces lanières découpées dans les feuilles d'un latanier d'Amérique centrale; p.ext., chapeau de paille quelconque. A côté de ces feutres, ce chapeau de paille, ce vieux panama, tout gondolé, au cordonnet noir, que le grand empereur portait à Sainte-Hélène (GONCOURT, Journal, 1895, p.793). Tous les petits propriétaires depuis Juvisy... en faux panamas... (CÉLINE, Mort à crédit, 1936, p.132):
♦ ... divers types de feutres à larges bords se partageaient la faveur des messieurs d'allures plus libres. Mais beaucoup de gens achevaient de salir leur chapeau de paille, canotier ou panama.
ROMAINS, Hommes bonne vol., 1932, p.31.
P.méton. Matière servant à confectionner les panamas. Il portait un pantalon de coutil gris et un chapeau de paille de faux panama (COPPÉE, Idylle pendant siège, 1874, p.64). M. Brun porte des lorgnons, un col de dix centimètres, un chapeau de panama, redingote d'alpaga noir (PAGNOL, Marius, 1931, I, 3, p.32).
En appos. avec valeur d'adj. Couché en chemise de nuit avec un chapeau de paille panama sur la tête (WARCOLLIER, Télépathie, 1921, p.261).
B.BOT. [P.réf. à un arbre qui croît dans les régions centrales d'Amérique] Bois, écorce de panama. Écorce contenant de la saponine, et utilisée comme détersif et émulsionnant. Quel vin! Quelque chose de noir avec un goût de bois de panama et une pointe acide (RAMUZ, A. Pache, 1911, p.111).
C.HIST. POL. ET FIN. [P.allus. à l'affaire du canal de Panama] Scandale de Panama. Après le Panama de la Chambre, voici le scandale de la Revue des Deux Mondes, de la maison Buloz (GONCOURT, Journal, 1893, p.431).
P.ext., arg. Scandale. Quand elle vit le singe faire un panama du tonnerre de dieu [sur cet incendie par lui-même prémédité] (...) [elle] révéla tout le mystère (M. STÉPHANE, Ceux du trimard, 1928, p.210).
II.Arg. typogr. Erreur grave dans un travail, nécessitant un carton ou même un nouveau tirage. (Ds BOUTMY 1883).
Prononc. et Orth.:[panama]. Att. ds Ac. 1935. Plur. des panamas. Étymol. et Hist.I. 1842 «chapeau souple» (ROSEVAL, in Les Français peints par eux-mêmes, Province III, p.287 ds QUEM. DDL t.12). II. 1874 arg. typogr. (s. réf. ds ESN.; non att. ds BOUTMY, Typogr. paris.); 1878 (ID., Dict. lang. verte typogr., p.99). III. 1893 Panama «scandale de Panama» (GONCOURT, loc. cit.); 1903 «chose, affaire embrouillée» (Nouv. Lar. ill.). I de Panama, nom de la ville d'Amérique Centrale d'où étaient exportés ces chapeaux fabriqués en Équateur et au Pérou. Cf. angl. panama hat (1833 ds NED). En hisp.-amér., ces chapeaux sont appelés jipijapa, du nom de la ville d'Équateur où ils sont fabriqués. II dér. fantaisiste de l'arg. panne «tableau manqué» (panne3) et de panner «rater», employant panama «chapeau», puis «gandin», mais sans rapport avec le canal de Panama, entrepris seulement en 1881 (d'apr. ESN.). III de Panama, à la suite du scandale du canal de Panama, en 1892 (v. panamiste). Fréq. abs. littér.:49.

panama [panama] n. m.
ÉTYM. 1842; nom du pays où croît l'arbuste qui sert à fabriquer ce chapeau.
1 Chapeau d'été, large et souple, tressé avec la feuille d'un latanier d'Amérique (bombanaxa).Par ext. Chapeau de paille de même forme. || Des panamas.
0 Enfin parut le notaire, un panama sur la tête, un lorgnon dans l'œil, car l'officier ministériel n'étouffait pas en lui l'homme du monde.
Flaubert, Bouvard et Pécuchet, II.
Techn. Fibre de paille tressée à la main, pour la confection des chapeaux.
2 Bois de panama : écorce de quillaja.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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